Les lycéens ne rejettent pas le monde dont ils héritent. Ils nous montrent ce que nous avons cessé de voir.
EN LEVANT LES YEUX, ILS ONT COMMENCÉ À REGARDER
Depuis la fin septembre, des lycéens français bloquent leurs établissements pour dénoncer leurs conditions d'apprentissage. Des professeurs absents, des cours non assurés, des moyens insuffisants. Selon les chiffres rapportés par L'Étudiant, 7,5 % des heures d'enseignement ont été perdues l'an dernier dans les collèges et lycées, faute de remplaçant. Derrière les blocages et les tensions, leur question est assez simple : comment préparer son avenir dans un système qui peine déjà à tenir ses promesses ?
Mais c'est une autre observation qui m'a arrêté.
Il y a quelques jours, j'écoutais la chronique d'Adeline François, Un point, c'est tout !, sur RTL. La journaliste faisait un rapprochement entre les restrictions sur les téléphones portables au lycée, renforcées à cette rentrée, et la révolte lycéenne. Son hypothèse : le portable aurait été « le détonateur invisible de cette colère ». En levant les yeux de leurs écrans, les élèves auraient recommencé à regarder le monde autour d'eux. Et ce qu'ils y ont vu ne leur convenait plus.
Je trouve cette hypothèse particulièrement intéressante. Elle est difficile à prouver, et les difficultés dénoncées par les lycéens existaient bien avant cette rentrée. Mais ce rapprochement m'interpelle. Surtout, il nous invite à regarder la situation autrement.
Ces jeunes ne manifestent peut-être pas seulement contre leurs conditions d'apprentissage. Ils révèlent peut-être aussi notre difficulté à préparer un monde qui ne ressemble plus à celui pour lequel nos institutions ont été construites.
ÉCOUTER NE SUFFIT PAS
Le 7 octobre, après plusieurs semaines de mobilisation, le ministère de l'Éducation nationale a annoncé une plateforme destinée à recueillir la parole des lycéens, ainsi que des temps d'échange dans les établissements.
Écouter est évidemment nécessaire. Mais la chronologie m'interroge. Pourquoi faut-il si souvent attendre qu'une génération manifeste son désaccord pour commencer à regarder ce qui ne fonctionne plus ?
Et surtout, que cherchons-nous réellement à changer ? Les dysfonctionnements d'un système, ou les convictions sur lesquelles il repose ?
Cette question dépasse largement l'école.
DEUX MONDES QUI NE SE COMPRENNENT PLUS
Récemment, un entrepreneur avec qui je travaille sur l'emploi des différentes générations m'a rapporté ces mots d'une directrice des ressources humaines.
« Ce n'est pas qu'on n'est pas faits pour être ensemble, c'est qu'on vit dans deux mondes tellement séparés qu'on a besoin de quelqu'un au milieu pour nous apprendre à nous rattacher. »
Propos rapportés d'une directrice des ressources humaines d'un grand groupe de construction.
Cette phrase m'a marqué parce qu'elle ne désigne pas une génération qui aurait raison et une autre qui aurait tort. Elle décrit deux mondes qui coexistent sans parvenir à se comprendre. Et elle ne demande pas de règle, ni d'outil. Elle demande quelqu'un.
Je me demande si nous ne retrouvons pas cette fracture à plusieurs endroits de notre société.
À l'école, des jeunes questionnent les conditions dans lesquelles nous prétendons les préparer à l'avenir. Dans l'entreprise, les dirigeants cherchent à attirer et retenir ces mêmes générations, tout en continuant à fonctionner selon des représentations du travail, de l'autorité et de la réussite héritées d'une autre époque.
LE RECRUTEMENT, MIROIR DE NOS CONTRADICTIONS
Le recrutement rend cette contradiction particulièrement visible.
Les entreprises reconnaissent la valeur de l'expérience. Dans une enquête OpinionWay pour Grant Alexander, 89 % des recruteurs la considèrent comme un atout. Et pourtant, un sur trois reconnaît avoir déjà écarté des candidats seniors à la demande de sa direction.
Dans le même temps, certaines entreprises veulent recruter des jeunes, mais leur reprochent leur rapport à l'autorité, leur manque supposé de fidélité ou leurs attentes différentes. Une étude publiée par Welcome to the Jungle montre que 84 % des candidats interrogés ont déjà renoncé à postuler parce qu'ils ne se projetaient pas dans la culture d'une entreprise, et que trois sur quatre déclarent avoir déjà quitté un emploi faute de s'y sentir à leur place.
Ces derniers chiffres ne concernent pas uniquement la Gen Z. Ils révèlent une difficulté plus large à faire correspondre les attentes des individus et les cultures des organisations.
Les candidats seniors peuvent être écartés avant même d'entrer. Les plus jeunes peuvent être recrutés, puis se heurter à des préjugés ou à des modes de fonctionnement dans lesquels ils ne se reconnaissent pas. Les mécanismes ne sont pas identiques, mais ils mettent en lumière une même contradiction : nous affirmons avoir besoin de toutes les générations, tout en continuant à les évaluer à partir de modèles qui ne savent plus toujours les réunir.
Le problème n'est pas de rendre les plus de 50 ans plus employables, ou la Gen Z plus facile à manager. C'est notre conception même de l'emploi.
Pourquoi l'expérience devrait-elle perdre de sa valeur avec l'âge ? Pourquoi l'engagement devrait-il se mesurer à la durée passée dans une entreprise ? Pourquoi l'autorité devrait-elle rester indissociable de la hiérarchie ?
Ces questions me semblent plus importantes que les réponses que nous leur apportons habituellement.
RÉINVENTER, PAS SIMPLEMENT MODERNISER
Nous avons développé une capacité extraordinaire à moderniser nos organisations. Nouveaux outils de recrutement, intelligence artificielle, plateformes de consultation, programmes de formation, dispositifs de fidélisation. Nous mesurons, analysons et optimisons toujours davantage.
Mais moderniser les moyens d'un système ne signifie pas avoir interrogé sa raison d'être.
Une école peut devenir plus numérique tout en gardant une conception de l'apprentissage qui ne correspond plus suffisamment au monde qu'elle doit préparer. Une entreprise peut automatiser son recrutement tout en continuant à sélectionner les candidats selon des critères hérités du passé.
Dans les deux cas, nous risquons de devenir plus performants dans un modèle dont nous n'avons pas examiné les fondations.
Ce dont nous avons besoin n'est pas une mise à jour. C'est un reset.
C'est là que se situe, pour moi, le déplacement de perspective.
La question n'est plus seulement de savoir comment les nouvelles générations peuvent trouver leur place dans nos institutions. Elle devient : comment réinventer ces institutions à partir de ce que ces générations nous révèlent du monde qui émerge ?
LE PROBLÈME AVEC MA GÉNÉRATION
J'ai 50 ans. Je fais partie de cette génération qui a connu le monde avant Internet, puis sa transformation par le numérique, les réseaux sociaux et aujourd'hui l'intelligence artificielle. Nous avons connu les deux rives.
J'ai vu nos outils changer à une vitesse spectaculaire. Mais je ne suis pas sûr que nos modèles de pensée aient changé aussi vite.
L'expérience que nous avons accumulée est précieuse. Elle nous permet de comprendre ce qui a construit le monde actuel. Mais elle peut aussi nous enfermer dans les convictions qui l'ont rendu possible.
C'est sans doute pour cela que la phrase de cette DRH me semble si juste. Nous avons besoin de personnes capables de faire le lien entre les générations. Pas seulement pour les aider à mieux cohabiter, mais pour permettre à chacune de voir ce que l'autre voit, et qu'elle ne voit plus elle-même.
Ma génération pourrait jouer ce rôle. À condition d'accepter d'apprendre autant qu'elle transmet. Et de se tenir à côté des plus jeunes, pas au-dessus. Le reset commence aussi par nous.
Ces passeurs ne pourront pas, à eux seuls, réinventer des institutions qui refusent de bouger. Il ne s'agit pas de remplacer les convictions d'une génération par celles d'une autre, ni de jeter tout ce qui vient du passé. Il s'agit de reconnaître que ce qui a fonctionné hier n'est pas forcément la bonne réponse aujourd'hui.
LE MONDE QUE NOUS LEUR LAISSONS
Dans mon précédent Perspective Shift, The Lost Generations, je m'interrogeais sur notre tendance à considérer les nouvelles générations comme perdues dès qu'elles ne suivent plus les trajectoires que nous connaissons.
Aujourd'hui, en regardant ce qui se passe devant les lycées et dans le monde du recrutement, je me demande si nous ne continuons pas à poser la mauvaise question.
Et les signaux sont de plus en plus forts. Des lycéens qui bloquent leurs établissements. Des candidats qui renoncent à postuler. Des seniors écartés avant même d'entrer. Pris séparément, ce sont des symptômes. Ensemble, ils disent la même chose : nos modèles ne sont plus alignés sur le monde qu'ils prétendent préparer.
Nous demandons aux jeunes de se préparer au monde du travail. Aux plus âgés de prouver qu'ils y ont encore leur place. Aux écoles et aux entreprises de s'adapter à de nouvelles attentes.
Mais l'enjeu n'est plus l'adaptation.
Il est grand temps de réaligner nos modèles éducatifs et économiques sur le monde qui vient, pour le bien de toutes les générations, en faisant enfin travailler ensemble celles qui l'ont construit et celles qui devront le transformer.
Parce que le monde que nous leur laissons n'est pas forcément celui qu'elles souhaitent continuer à construire.
Ce qui nous ouvre les yeux, ce n'est pas un mouvement. Ce sont ceux qui le portent.
Et si, au lieu de demander aux nouvelles générations de trouver leur place dans ce monde, nous leur demandions comment elles imaginent celui qu'elles souhaitent construire, et que nous le construisions ensemble ?
C'est par là que je commencerais.
Avant de réformer les méthodes. Avant d'optimiser les outils. Avant de décider ce qui doit changer.
Sources :
- Adeline François, Un point, c'est tout !, RTL Petit Matin, « Mouvement lycéen : j'émets l'hypothèse que le portable a été le détonateur invisible de cette colère », octobre 2026 (extrait vidéo)
- Le Grand Continent, « Et si l'interdiction du portable avait déclenché la révolte des lycéens ? », 6 octobre 2026
- Info.gouv.fr, « Interdiction des téléphones portables au lycée : ce que dit la loi »
- L'Étudiant, « Mouvement lycéen : le nombre d'heures de cours non remplacées a presque doublé en six ans », 6 octobre 2026
- VousNousIls, « Blocus lycéens : une nouvelle journée de mobilisation jeudi 8 octobre », 7 octobre 2026
- Focus RH, « Recrutement : 84 % des candidats ont déjà renoncé à postuler faute de pouvoir se projeter », étude Ancrages de Welcome to the Jungle, 6 octobre 2026
- Culture RH, « Pourquoi les seniors sont écartés des process de recrutement », enquête OpinionWay pour Grant Alexander
Perspective Shift #05 · What Makes Us Human